En Tunisie, «le grand défi est de ne pas sortir de la démocratie» - América Latina en Movimiento
ALAI, América Latina en Movimiento

2013-02-07

En Tunisie, «le grand défi est de ne pas sortir de la démocratie»

Maritza de Melo Foucher
Clasificado en:   Política: Movimientos, |   Social: Social, |
Disponible en:   Français       Portugues    
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Le Brésilien Chico Whitaker, l'un des fondateurs du Forum social mondial (FSM), organisé pour la première fois à Porto Alegre en 2001, explique quels sont les défis du prochain forum, qui aura lieu du 26 au 30 mars 2013 en Tunisie.
 
Marilza de Melo Foucher: Cette année le FSM aura lieu au «pays du jasmin», où les jeunes ont fait une révolution pour demander plus de libertés, rêvant d’une démocratie… Mais le printemps arabe a renforcé le pôle conservateur et le parti Ennahda a recueilli la majorité des suffrages lors des premières élections libres d'octobre 2011. Entre l’enthousiasme et l’inquiétude existant aujourd’hui dans la société civile tunisienne, notamment les organisations de femmes, quels sont les principaux défis de ce FSM 2013 en Tunisie?
 
Chico Whitaker: Ce que les jeunes demandaient en Tunisie n'était pas seulement de la liberté. Ils ont rêvé de la démocratie comme le seul chemin pour résoudre des problèmes comme leur survie économique –travail et emploi– qu'ils ressentaient durement. Et ils sont arrivés à réveiller le courage des citoyens de leur pays pour lutter pour le renversement de la dictature. Mais une démocratie n'est pas, évidemment, une nouvelle dictature au service de ceux qui étaient les opprimés. C’est l'ouverture à la discussion de tous, à la liberté d'expression et d'organisation. Et les problèmes sociaux et économiques d'un pays qui a souffert pendant vingt ans les conséquences d'une dictature corrompue au service du «big business» ne sont pas simples. Aucun parti étant arrivé au pouvoir ne serait en mesure de satisfaire les besoins et les aspirations de tous dans le peu de temps disponible entre le renversement de la dictature et les premières élections libres.
 
Bien sûr, dans la bataille de la communication, qui est aussi une bataille d’«explication» de ce qui se passe et de ce qui peut être fait, il y a de la place pour toutes sortes de propositions et critiques. Il est donc normal que, dans ces conditions, au moment des «premières élections libres d'octobre 2011», comme vous dites, la population n’ait pas encore considéré suffisants les changements réalisés. D’autres résultats également «décevants» peuvent se produire encore lors de prochaines élections. La démocratie après une dictature est un chemin à parcourir, dans lequel les citoyens ont à reconstruire aussi, peu à peu, la confiance et le respect mutuel. Et les avancées et les reculs, que j'ai déjà mentionnés en parlant de la construction de la nouvelle culture politique, se produiront également: le grand défi est celui de ne pas sortir de la démocratie.
 
Vous citez la question de la femme: là il s'agit d'un défi encore plus grand dans des pays où pendant de nombreuses années l'égalité des droits des hommes et des femmes était presque impensable. Le chemin à parcourir sur ce point est aussi long ou peut être encore plus long que celui pour résoudre d'autres questions sociales.
 
Sur la tenue d'un FSM en Tunisie, il faut dire d’abord que la décision de réaliser des FSM dans tel ou tel pays ne vient pas d’en haut. Dans le processus du FSM il n’y a pas une instance directive qui prend cette décision, ni même pour donner son aval pour que des forums sociaux régionaux, nationaux ou locaux se réalisent en utilisant ce nom. Le conseil international du FSM n'a pas ces attributions: il n'est pas un conseil d'administration ni un corps de directeurs ou un organe de gouvernance. Cette décision est construite collectivement et de manière consensuelle lors des réunions de ce conseil, à partir de propositions faites par les mouvements et organisations sociales des différents pays. Le consensus est formé autour du choix le plus opportun du point de vue politique, dans la perspective de la lutte pour un monde plus juste et plus égalitaire, dépassant le néolibéralisme. Un FSM en Tunisie a semblé à tous extrêmement propice en raison de la signification du printemps arabe par rapport à cette lutte. Rappelons que c'est ce mouvement social qui a inspiré beaucoup des jeunes qui campent aujourd'hui sur des milliers de places à travers le monde, exigeant des changements, tout comme les sociétés civiles tunisiennes et égyptiennes, pour renverser la dictature dans leurs pays.
 
Des gens du monde entier viendront à Tunis. Pour eux, le FSM sera l'occasion de parler directement à des acteurs de la «révolution» –comme ils appellent leur mouvement–, de comprendre mieux ce qui s’est passé en Tunisie et comment les différents secteurs sociaux se sont incorporés au processus; d'apprendre le courage, la ténacité et l'espoir de ceux qui ont commencé le chemin du printemps arabe et qui poursuivent leur marche. Et, parmi ceux qui viendront, certains ont vécu des expériences semblables ou d’autres que les Tunisiens vivront plus tard, ou sont en train de construire des solutions à leurs problèmes. Et cela peut être, pour les Tunisiens, une importante source d'inspiration et de renouvellement de leurs espoirs.
 
Dans cette perspective, les débats dans un Forum social étant les plus variés, il y aura par exemple, probablement, des Français qui proposeront des discussions sur le gaz de schiste, question qui se pose également en Tunisie; et il y aura très certainement des Brésiliens (comme moi) qui feront part de leur expérience de participation populaire dans l’élaboration législative, depuis leur Assemblée Constituante en 1988 (ce qui a conduit il y a moins d'un an à l'approbation par le Congrès d'une nouvelle loi qui modifie la culture brésilienne en ce qui concerne la corruption: la Loi du Casier Propre). Si l'on considère qu’au moment où je vous parle le nombre d'activités en autogestion, inscrites par des mouvements et organisations des plus divers pays du monde, est 1390, nous pouvons imaginer la richesse et la variété des expériences dont non seulement les Tunisiens mais aussi les autres participants pourront profiter. Et étant donné que beaucoup d'activités qui auront lieu à Tunis seront connectées via Internet à des groupes ailleurs dans le monde qui n’ont pas pu se déplacer (ce que l’on appelle le «FSM-Tunis étendu»), la possibilité des échanges augmentera encore plus.
 
Le principal défi du FSM en Tunisie est en fait qu’il soit une occasion et un instrument effectivement utile dans la lutte des Tunisiens pour un pays juste et égalitaire, et qu’il soit également un pas de plus pour tous ceux qui luttent pour «un autre monde possible», dans la recherche de façons d'aborder –nouvelles propositions et nouvelles articulations– les énormes défis qui se posent pour l'Humanité aujourd'hui.
 
En quoi pensez-vous que les pays du Sud tels que le Brésil, avec la vitalité de ses réseaux et de sa société civile, pourraient aider les organisations tunisiennes?
 
Compte tenu du but du FSM qui est d’augmenter l’intercommunication effective entre les expériences de lutte qui se développent dans les différents pays du monde, les organisations et les mouvements brésiliens qui viendront à Tunis pourront partager avec les Tunisiens –et avec des mouvements d'autres pays– beaucoup de ce qu'ils sont en train d'apprendre et de construire. Il existe une variété de questions comme, par exemple, celle de l’économie solidaire, de l’organisation de femmes, de la lutte pour la terre, ou, plus largement, le concept du «bien vivre», proposé par les peuples autochtones des pays andins de l'Amérique latine au FSM de 2009, et selon lesquels le monde vit aujourd'hui une véritable crise de civilisation, au-delà des crises économiques et des conséquences environnementales de la croissance économique en tant que seul objectif national. Le Forum social mondial s’inscrit, en fait, dans une longue et profonde quête de l'utopie, et Tunis sera une nouvelle étape dans ce chemin.
 


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