ALAI, América Latina en Movimiento
2004-02-04
Colombia
Interview de L. Evelys Andrade, Organisation nationale indigène de Colombie (ONIC)
Les indigènes et le Plan Colombie
Eduardo Tamayo G.
Selon Luis Evelys Andrade, président de l'Organisation
nationale indigène de Colombie (ONIC), la politique de
« sécurité démocratique » du gouvernement de Alvaro Uribe
n'est pas la plus appropriée pour les peuples indigènes
parce qu'elle génère plus d'insécurité : militarisation,
emprisonnement des dirigeants, déplacements forcés,
désarticulation des processus organisationnels …
Le dirigeant, qui appartient au peuple Embera vivant dans la
région du Chocó (au nord-ouest de la Colombie, à la
frontière avec le Panama), lance également un fervent appel
à tous les acteurs armés qui interviennent dans le conflit
colombien : « Qu'ils nous laissent régler nos conflits avec
nos propres lois, qu'ils ne restent pas dans nos
territoires, qu'ils ne transforment pas nos territoires en
champs de bataille, qu'ils ne recrutent pas nos jeunes parce
que tout cela provoque de nouveaux problèmes. »
- Quelle est la situation des indigènes colombiens au moment
où le gouvernement du président Alvaro Uribe radicalise la
guerre contre les mouvements guérilleros ?
Les peuples indigènes sont devenus des objectifs militaires
pour les acteurs du conflit parce qu'ils nous considèrent,
d'une certaine manière, comme complices. Ou bien ils pensent
que nous favorisons certains groupes, en fonction de la
région où se trouvent ces groupes. Ces groupes, à leur tour,
quels qu'ils soient, ne reconnaissent pas les autorités
(indigènes), ils imposent leur loi et empêchent la libre
circulation. Dans le cas de la force publique, l'armée
colombienne et les paramilitaires, elle ne permet pas, dans
la majorité des zones où se trouvent les rebelles, que les
indigènes aient une certaine quantité d'aliments ni que l'on
transporte des médicaments vers les communautés alors que
nous savons que les communautés doivent faire face à des
maladies, à des épidémies. C'est pour cela que nous sommes
venus dire que, outre l'abandon et la marginalité dans
lesquels l'Etat nous a toujours laissés, la situation des
communautés indigènes devient encore plus grave avec la
guerre. Il faut aussi dire que plus que la guerre des
groupes armés, plus que les balles, les indigènes sont en
train de mourir à cause de la guerre silencieuse de la
malnutrition, de la faim, des épidémies, des maladies.
- Le conflit colombien est en cours de régionalisation. Des
indigènes fuient vers l'Equateur, le Panama ou le Venezuela.
Que pensez-vous de cette situation ?
La stratégie du Plan Colombie a de graves implications sur
les communautés indigènes et a une dimension régionale.
Beaucoup de gens et de nombreux gouvernements pensent qu'il
s'agit d'un problème purement colombien mais il a aussi des
implications dans les pays frontaliers. Si on augmente
chaque fois la pression sur les groupes insurgés, s'il y a
confrontation, alors eux aussi seront obligés de chercher
des territoires frontaliers. Et, dans la mesure où il y
aurait une confrontation, il y aura des dénonciations, des
persécutions, des actions violentes contre les communautés
qui devront, elles aussi, passer les frontières. C'est un
problème qui doit s'analyser comme un problème régional, qui
nous concerne tous et avec lequel nous devons être
solidaires. Les gouvernements doivent développer une
politique qui prenne en compte les implications de
l'application du Plan Colombie dans une perspective
militariste de lutte contre le terrorisme et le trafic de
drogue. Je ne veux justifier ni l'un ni l'autre mais, sous
ces prétextes et dans le combat contre ces deux phénomènes
que l'humanité rejètent, les peuples indigènes et non-
indigènes, les noirs, etc.… sont ceux qui payent les
conséquences.
- Plus précisément, de quelle façon le conflit armé affecte-
t-il les populations indigènes de l'Amazonie colombienne ?
Dans le cas de l'Amazonie colombienne, ces populations n'ont
pas de problèmes territoriaux. Pratiquement toutes jouissent
d'une reconnaissance et leur réserve est identifiée
légalement. Le problème réside dans le fait que les groupes
armés commencent à faire des incursions sur ces territoires.
Ce sont des communautés très isolées, très vulnérables, très
peu prises en compte par le gouvernement national. C'est
pour cela que nous pensons qu'il faut lancer un SOS pour les
peuples indigènes de l'Amazonie et pour ceux qui vivent dans
les zones frontalières parce qu'ils courent des risques
énormes. Si les organisations ne mènent pas d'actions
concrètes, s'il n'y a pas d'implication claire et une action
décidée de la part du gouvernement colombien, des
gouvernements des pays frontaliers et de la coopération
internationale pour arrêter cela et sauver la situation de
ces communautés, on pourra parler, d'ici quelques années,
d'extinction de ces peuples. On ne peut pas éluder cette
responsabilité historique.
Etant donné que ce sont de petits villages, dans leur
majorité de maximum 100 personnes, ils peuvent courir le
risque, si le conflit armé s'amplifie, que la jeunesse, par
exemple, abandonne les communautés et aille grossir les
rangs des groupes armés, que ce soit volontairement ou parce
qu'ils sont soumis à des pressions. D'autre part, puisque le
gouvernement n'a pas de politique volontariste à leur égard,
les communautés peuvent être décimées par les maladies et
les épidémies. De la même façon, si l'on assiste à une
confrontation majeure dans les territoires, il y aura des
déplacements massifs vers les villes et cela mettra en
danger la survie physique et culturelle des peuples
indigènes parce qu'ils vont se disperser et perdre leur
condition de peuple et de communauté. En outre, certaines
entreprises multinationales, pharmaceutiques ou pétrolières,
ont des intérêts dans l'exploitation des ressources des
territoires. Cela aussi met en danger la survie physique et
culturelle de ces peuples car, dans la mesure où ils
assument une position de rejet des méga projets, de
revendication de leurs droits et qu'ils veulent négocier ce
qui leur est dû, ils commencent à être en danger. Nous
savons que plusieurs dirigeants ont été menacés par les
groupes armés et par les secteurs économiques qui ont des
intérêts dans ces régions.
- Que pensez-vous de l'éradication forcée des cultures de
coca dans les territoires indigènes ?
Les politiques mises en oeuvre par l'Etat et le gouvernement
colombien pour éradiquer le phénomène du trafic de drogue et
des cultures illicites (de plantes de coca) ne sont pas les
plus appropriées. Premièrement, ils ont opté pour une
éradication forcée à l'aide de fumigations (épandage de
produits chimiques) qui, selon nos informations, ont de
graves répercussions sur la santé humaine et mettent en
danger la vie elle-même. Beaucoup d'enfants sont morts à
cause de ces fumigations, la forêt est en train de mourir,
les animaux domestiques disparaissent, les cultures
vivrières s'épuisent,… On peut donc dire que cette dite
solution est de train d'engendrer un problème majeur,
qu'elle aiguise le problème social. Pour résoudre le
problème de la culture de la coca, il faut résoudre de
nombreux problèmes sociaux. Nous l'avons toujours dit à
l'Etat. D'un autre côté, ces fumigations sont accompagnées
d'un renforcement de l'appareil militaire. On constate que
l'on achète plus d'hélicoptères et que l'on consacre plus de
ressources pour l'application de cette politique. Il s'agit
donc d'un commerce pour certaines entreprises et pour le
gouvernement états-unien.
En outre, tout cela est lié à la « politique de sécurité
démocratique » du gouvernement de Uribe, qui n'est pas non
plus la plus adéquate parce que la militarisation des
territoires n'a pas contribué à ce que les communautés
vivent en paix et en harmonie. Les militaires violent
souvent les droits humains. Ils dénoncent, ils stigmatisent,
ils emprisonnent arbitrairement. Nous avons plus de 70
dirigeants emprisonnés en Colombie parce qu'ils sont, bien
entendu, accusés d'être des informateurs, des terroristes ou
des guérilleros. Cette politique engendre des problèmes plus
graves, elle est en train de détruire nos processus
organisationnels, parce qu'une communauté croit en ses
dirigeants et si ces dirigeants commencent à être
persécutés, la communauté aussi se sent en danger. Dans ce
sens, cette politique de sécurité s'est transformée pour
nous en une politique de l'insécurité. La militarisation et
la criminalisation des expressions et protestations sociales
sont les principaux problèmes générés par cette politique.
Nous avons donc revendiqué le respect de notre autonomie, de
notre propre gouvernement. Nous avons même exigé de l'Etat
colombien que la force publique n'entre pas dans nos
territoires, parce que dans les zones qui ont été
militarisées, c'est là que l'on viole le plus les droits des
peuples indigènes. Des régions comme le Putumayo en Amazonie
ou le Chocó dans la région du nord-ouest sont militarisées.
C'est dans ces régions que les peuples indigènes ne peuvent
plus se déplacer, aller à la chasse. Toute leur vie
quotidienne, leur dynamique sociale, culturelle et
productive sont restreintes et contrôlées.
- Que pensez-vous des Forces armées révolutionnaires de
Colombie (FARC) qui sont présentes dans certains territoires
indigènes ?
Nous considérons qu'aucun groupe armé n'a les mêmes
aspirations que nous ou est le porte parole de nos besoins
et de notre pensée. Nous avons dit aux FARC, comme aux
autres groupes armés, qu'il fallait qu'ils respectent nos
dirigeants, qu'ils respectent notre système de gouvernement,
qu'ils nous permettent de résoudre nos conflits avec nos
propres lois, qu'ils ne restent pas à l'intérieur de nos
territoires, qu'ils ne transforment pas nos territoires en
champs de bataille, qu'ils ne recrutent pas nos jeunes,
parce que tout cela nous cause de graves problèmes. Je dis
cela parce que cela met en danger notre continuité et notre
survie culturelle. Parce que cela viole notre autonomie et
met aussi en danger la vie de nos dirigeants. D'un autre
côté, nous comprenons que les FARC ont une proposition de
construction du pays, mais nous ne sommes pas d'accord avec
leurs méthodes même si nous partageons l'idée de la
construction d'un pays différent, d'un pays plus juste, plus
équitable, plus respectueux des différences,.... Notre
méthode repose sur des revendications par la voie politique,
la voie négociée, la voie légale. C'est pour cela que nous
n'avons pas peur de parler, parce que nous considérons que
nous sommes dans la légalité et que nous revendiquons, de
manière légitime, le respect de nos droits. Parce que nous
sommes l'autorité, nous sommes le gouvernement à l'intérieur
de nos territoires.
- Les Etats-Unis interviennent aussi dans le conflit
colombien. Ils fournissent de l'argent, de l'aide logistique
et des armes. Que pensez-vous de cela ?
Le gouvernement colombien suit très fidèlement les
directives du gouvernement nord-américain. Nous pensons que
les gouvernements devraient avoir une position basée
davantage sur la souveraineté. Ils considèrent que cela
n'affectent pas d'autres dimensions, ils considèrent que
c'est la meilleure solution, ils parlent de sécurité sous
deux angles : la lutte contre le terrorisme et le trafic de
drogue. Mais les mesures qui sont appliquées contre le
terrorisme affectent aussi nos organisations. Avec le projet
du réseau des informateurs, nos dirigeants ont été
criminalisés et, en ce moment, on les juge d'une manière
injuste. Nous considérons que le gouvernement nord-américain
doit être plus cohérent, qu'il doit favoriser et aider les
gouvernements à mettre en oeuvre des politiques de respect
des droits humains, des processus démocratiques de
participation, de dialogue, de respect de la différence.
Nous considérons que le Plan Colombie et les directives en
matière de sécurité affectent sérieusement l'autonomie des
peuples indigènes. Nous avons déjà eu des cas d'extradition
mais, en tant qu'autorités et en tant que peuples, nous
n'avons signé aucun traité d'extradition avec les Etats-
Unis. Nous avons exigé du gouvernement colombien qu'il nous
éclaire parce qu'ils sont en train d'extrader des indigènes
sans consulter, sans informer au préalable les peuples
indigènes qui sont, en dernière instance, de par leur
autonomie, leur juridiction spéciale et leur propre pratique
de la justice, ceux qui doivent juger leurs propres
concitoyens.
Traduction de l'espagnol : Anne Vereecken. (Risal)
http://alainet.org/active/5685
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